Transbordeuses

En 1906, à Cerbère, une petite ville à la frontière franco-espagnole, un groupe de travailleuses s’allonge sur les rails en signe de protestation. Celles qu’on appelle les transbordeuses portent des charges lourdes – elles transbordent des marchandises le long des voies ferroviaires, entre l’Espagne et la France. Cette fois, elles réclament une hausse de salaire de 5cts. Prêtes à risquer leurs vies, elles obtiennent finalement gain de cause. C’est la première grève féministe en France.
En 2020, j’ai rencontré des femmes qui m’ont pour la première fois parlé de cette mémoire…
Plus d’un siècle après elles, j’ai eu envie de revisiter cette page de l’Histoire, pour révéler cette force palpable que ces héritières dégagent.
Jacqueline est la première fille de transbordeuse que je rencontre. Elle a 72 ans, je l’écoute se remémorer sa vie, ses peines, ses regrets et ses joies… Elle me présente ses amies. Je photographie d’abord Jeannette, 89 ans, ancienne institutrice du village. Elle vit seule dans sa maison sur les hauteurs de Cerbère. La fenêtre de sa chambre donne directement sur la voie ferrée.
« Bien sûr qu’elle a fait grève ma grand-mère, nous sommes d’un tempérament révolutionnaire.  Quand le cheminot a vu toutes ces femmes allongées, il parait qu’il a freiné, ça a fait un boucan terrible, et la machine s’est arrêtée…. Et elles n’ont pas bougé ! »
Raymonde, 89 ans, a aussi fait partie de ce mouvement d’ouvrières : « Une année, à minuit, les cloches de Noël sonnaient pendant qu’on on descendait à la gare… mais toujours pour le même prix ! Et sans être déclarées. Écoute, il fallait remuer une tonne d’oranges pour avoir 1,20 Franc. Et personne ne me fera taire ! Parce que moi je l’ai vécu ! »
À travers ce projet de ré-appropriation photographique, j’ai envie de faire acte de transmission, en mêlant mon univers photographique à leurs récits. C’est ma manière de faire renaître l’esprit émancipateur de ces mères et grands-mères si inspirantes pour l’époque d’aujourd’hui.